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Le contre-espionnage en France, de l’affaire Dreyfus au cyberespace

18/06/2021
Le terme de contre-espionnage est utilisé pour la première fois en France par Georges Clémenceau dans son ouvrage "L’iniquité" (1899), au sujet de l’affaire Dreyfus. Le contre-espionnage consiste à détecter, identifier, signaler et entraver les activités de renseignement menées par des États étrangers. Selon Roger Wybot, 1er directeur de la DST, « on ne peut faire du contre-espionnage efficace sans agents doubles, indicateurs et correspondants soigneusement tenus en main ».
 

Si les concepts d'espionnage et de contre-espionnage remontent à la plus haute antiquité [1], l'apparition d'un service étatisé de contre-espionnage en France est tardive.
À ses prémices, l’espionnage n’attire qu'aventuriers, nobles déclassés et marginaux peu sensibles à l’intérêt de l’Etat. L’exception fut la création du fameux « Secret du roi » dont disposait Louis XV [2] pour une diplomatie active et directe, parallèle à l’officielle. Ce service, qui dura une vingtaine d'années, fut dissous à l'avènement de Louis XVI qui n'en voyait guère l'utilité.


La fin du XIXème siècle, porte d’entrée de la professionnalisation 

La défaite de la France à l’issue de la guerre menée contre la Prusse dans les années  1870-1871 fit comprendre aux autorités militaires l’importance de disposer d’un service chargé de lutter contre l’espionnage. Une poignée d’officiers spécialisés est alors recrutée au sein du 2ème bureau de l’état-major des Armées, qui prit le nom de «Section de statistiques et de reconnaissances militaires», en 1876.

En 1899, à la suite du scandale de l’affaire Dreyfus [3], la décision fut prise de dissoudre cette section du ministère de la Guerre et de transférer les compétences liées au contre-espionnage aux services de la Sûreté générale du ministère de l’Intérieur.

Malgré tout, le service de renseignement militaire a survécu à l’affaire Dreyfus et, à l’approche de la Première Guerre mondiale, une collaboration entre militaires et fonctionnaires de police devient nécessaire. Jusqu’en 1934, ce sont les militaires qui vont principalement œuvrer au contre-espionnage, avec l’aide de commissaires spéciaux. Les militaires sont alors les seuls spécialistes du contre-espionnage en France, les policiers se chargeant principalement des enquêtes et des interpellations sur réquisition des officiers de renseignement du 2ème Bureau.

L’activité de contre-espionnage se développe. Ainsi, la loi du 26 janvier 1934 réprimant l’espionnage en France est renforcée par le décret du 10 février 1939 qui organise les compétences des services, notamment dans son article 1er : « En temps de paix, la police de contre-espionnage sur le territoire national relève exclusivement du ministère de l’Intérieur ; le contre-espionnage en dehors des frontières relève, au contraire, des attributions du ministère de la Défense nationale et de la guerre ».
Et c’est toujours en 1934, face aux menaces allemande, italienne et soviétique puis espagnole, que le ministère de l'Intérieur créé un véritable service de renseignement : le Contrôle général de la Surveillance du territoire (CGST).
Doté d'un personnel formé spécifiquement à ses missions et suffisamment nombreux, bénéficiant de moyens techniques et financiers conséquents, le CGST ne tarde pas à avoir des résultats probants dans le démantèlement de réseaux étrangers. En 1937, il lui est adjoint un réseau de brigades en province (notamment pour la surveillance des frontières).

L'armistice de 1940 n'interrompt pas l'action du CGST, devenu en 1940 l’Inspection générale de la Surveillance du territoire. Repliée en zone libre, avant sa dissolution en 1942 par le régime de Vichy, celle-ci réserve ses efforts à la traque des espions allemands, italiens et franquistes. Parallèlement, à Londres, un nouveau service de contre-espionnage est constitué, sous la forme d’une section de contre-espionnage intégrée au sein du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) créé par le général de Gaulle et dirigé par André Dewavrin, alias colonel Passy. Le commandement de cette section de contre-espionnage est confié à Roger Warin, dit Wybot.

L’après-guerre signe l’avènement de la DST 

Fort de la réussite des méthodes de contre-espionnage impulsées par le BCRA à Londres, le général de Gaulle crée, le 16 novembre 1944, la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) et en confie la direction à Roger Wybot. Un an plus tard, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) vient remplacer les différentes structures issues du 2ème bureau de l’état-major des armées, en charge de la protection des intérêts et des citoyens français hors du territoire national [4].

Les missions de la DST en matière de contre-espionnage et de protection du patrimoine économique sur le territoire français s’exercent alors dans un cadre géopolitique en pleine mutation.

Tout d’abord, l’après-guerre voit les activités de contre-espionnage se concentrer sur le démantèlement des réseaux de l’Axe [5] et débusquer toute personne ayant travaillé pour des services étrangers.

Puis, de 1947 à 1962, la France est confrontée aux mouvements liés à la décolonisation. Dans le cadre du conflit indochinois, la DST sera notamment chargée de surveiller la communauté vietnamienne en France. Dès les prémices de la guerre d’Algérie en 1954, le service de contre-espionnage va être impliqué dans le combat contre le FLN [6]. Il sera ensuite engagé dans la lutte contre l’OAS [7].

Durant les années 1960 à 1990, la DST oriente ses actions de contre-espionnage vers l’URSS et ses satellites avec des résultats importants. Les confidences des transfuges et les interceptions radiotélégraphistes s’avèrent essentielles dans la résolution de nombreuses affaires, la DST développant alors une action particulièrement offensive à l’égard des agents du bloc soviétique.

La neutralisation d’un ensemble d’opérations du service de renseignement polonais se traduit d’abord par la condamnation d’une trentaine d’agents en cinq ans environ. Plusieurs agents tchèques, roumains ou est-allemands, implantés en France sous de fausses identités, sont ensuite découverts.

Enfin, les années 1970-1980 sont marquées par de nombreux procès à l’encontre d’agents de l’Est, qui seront expulsés ou échangés contre des ressortissants français.
Grâce aux témoignages de ces agents de l’Est arrêtés et aux transfuges, les services se rendent rapidement compte de l’importance croissante des objectifs industriels et technologiques visés par les services soviétiques. L’affaire Farewell [8] confirmera cet intérêt marqué pour les progrès et capacités technologiques, techniques et scientifiques et démontrera la vulnérabilité de l’industrie occidentale en général et française en particulier.

La DST adaptera ses missions en conséquence pour lutter contre l’espionnage scientifique et technologique déployé par l’URSS pour développer son complexe militaro-industriel.

Faire face aux menaces du XXIème siècle 

La disparition du bloc soviétique, la recomposition des frontières et l’émergence d’un monde multipolaire ont profondément affecté les méthodes déployées et les objectifs poursuivis par le contre-espionnage français, contraint de s’adapter à cette nouvelle donne.

En effet, loin de laisser la place à un monde pacifié, ce contexte post-guerre froide a au contraire vu naitre une instabilité endémique alors que notre pays doit faire face, aujourd’hui plus que jamais, à la menace prégnante de l’espionnage.

Celle-ci est de nature à fragiliser nos équilibres institutionnels et à porter atteinte à notre indépendance nationale ainsi qu’à notre souveraineté économique.

Il s’agit d’une menace multiforme à laquelle les grands services de renseignement consacrent des moyens importants, dans leur quête d’informations et pour peser sur les processus de décision.

Au-delà, la DGSI est confrontée aux conséquences des bouleversements géopolitiques et aux crises internationales induites, impliquant l’entrée en jeu de nouveaux acteurs et exposant notre pays à de nouvelles formes d’ingérence.

Enfin, dans un monde hyper connecté, la menace cybernétique constitue un enjeu majeur de sécurité nationale, au regard des risques grandissants qu’il présente dans la mise en œuvre d’opérations d’espionnage. Cette menace cyber s’intensifie compte tenu de l’interconnexion croissante des systèmes d’information, de la multiplication des cibles et du développement des capacités offensives. Cet environnement est notamment mis au service des intérêts géopolitiques et économiques des États. Le cyberespace, par l’internet et les réseaux sociaux, présente également un champ d’opportunités pour la manipulation de l’information, facteur de déstabilisation pour nos institutions et notre système démocratique.

 
 « Les intrusions visant l’État, les opérateurs d’importance vitale, ainsi que les grandes entreprises nationales ou stratégiques du pays sont aujourd’hui quotidiennes, sans que l’on puisse toujours distinguer avec certitude celles qui sont conduites par des acteurs non étatiques de celles qui relèvent d’acteurs étatiques. Des quantités importantes d’informations de grande valeur stratégique, industrielle, économique ou financière sont dérobées, souvent à l’insu des victimes. La récurrence actuelle de ces intrusions, notamment par des États, donne à penser que des informations sont méthodiquement collectées pour rendre possible, dans une situation de conflit, une attaque de grande envergure ». 
 Livre blanc sur la défense et la sécurité -2013
 


[1] L’Égypte antique et certains empires mésopotamiens possédaient déjà de véritables services de renseignement
[2] Louis XV régna en France de 1715 à 1774
[3] Capitaine de l’armée française accusé d’avoir livré des documents secrets aux allemands en 1894, condamné et déporté, il sera finalement gracié en 1899 puis réhabilité en 1906.
[4] Le SDECE deviendra la Direction générale du renseignement extérieur (DGSE) le 2 avril 1982
[5] Pendant la seconde guerre mondiale, l’Axe était composé de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon
[6] Front de libération national en Algérie
[7] Organisation armée secrète
[8] Exploitation par la DST d’une source de première importance, recrutée au sein du service de renseignement soviétique, au début des années 80