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- Publié le 28/12/2023
Retrouvez l'article du journal La Croix du lundi 18 décembre 2023 sur le numéro vert du Centre national d'assistance et de prévention de la radicalisation de la DGSI.
Depuis l’attaque du Hamas en Israël et les deux attentats à Arras et Paris, le nombre d’appels
a doublé au numéro Vert piloté par la DGSI.
La moitié de ces appels émanent de parents, notamment inquiets de la conversion de leur enfant à l’islam.
Dans ces appels, il y a surtout de l’incompréhension et de l’inquiétude. « Mon fils a changé depuis quelques mois, je ne le reconnais plus », dit une mère. « Ma fille s’est convertie à l’islam et nous n’arrivons plus à dialoguer avec elle », confie un père. Voilà en substance les appels que reçoivent, au quotidien, les écoutants du numéro Vert (0 800 005 696) animé par le Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation (CNAPR), une structure placée sous la responsabilité de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).
Chaque mois, environ 600 appels arrivent sur cette ligne qui permet de signaler un comportement pouvant évoquer une radicalisation. « Détecter le plus en amont possible les profils à risque est un enjeu majeur pour les services de sécurité », explique le chef adjoint (1) de l’Unité de concours à la lutte antiterroriste (Uclat). C’est en 2014 qu’a été mis en place ce numéro Vert qui, à l’époque, visait notamment à empêcher le départ en zone irako-syrienne de jeunes, séduits par l’organisation État islamique alors au summum de sa puissance.
Plusieurs indices peuvent alerter, notamment une rupture avec tout ce qui faisait l’environnement quotidien de la personne.
Désormais, les nouvelles générations de radicalisés ne partent plus en zone de guerre mais peuvent agir avec des armes peu sophistiquées comme à Arras mi-octobre et à Paris début décembre, quand deux hommes de 20 et 26 ans ont semé la mort avec un couteau et un marteau. Deux passages à l’acte d’individus majeurs.
Mais depuis quelque temps, ce sont des radicalisés encore plus jeunes qui sont dans le collimateur des services spécialisés. En 2023, la DGSI a déjoué trois attentats qui, tous, impliquaient des moins de 20 ans. Le plus jeune avait 13 ans et deux autres 14 ans. Face à la menace que représentent ces adolescents, ce numéro Vert est un outil important, parmi d’autres, pour repérer l’amorce d’une radicalisation au sein de la sphère privée. « Plus de la moitié des appels émanent de familles, notamment de parents qui s’inquiètent de la trajectoire prise par leur fils ou leur fille », explique le responsable du CNAPR. « Dans la très grande majorité des cas, ils ne signalent pas une radicalisation déjà effective. Ils expliquent juste que leur enfant s’est converti à l’islam », poursuit-il.
Parmi ces convertis, seule une extrême minorité basculera peut-être vers la radicalisation. « Mais on voit que cela inquiète certains parents qui se sentent désarmés face à l’irruption dans la sphère familiale d’une religion qu’ils connaissent peu ou mal », souligne un des écoutants, un ancien policier qui, comme ses collègues, a été formé pour gérer ces appels. Dans environ neuf cas sur dix, l’écoutant va surtout rassurer l’appelant à propos de cette conversion qui, en soi, n’a évidemment rien de répréhensible. « Mais on donne des grilles de lecture à ces familles. On indique les signaux à prendre en compte pour voir si la pratique religieuse de leur proche peut évoluer vers une certaine forme de rigorisme puis d’endoctrinement », indique le numéro deux de l’Uclat.
Plusieurs indices peuvent alerter, notamment une rupture avec tout ce qui faisait l’environnement quotidien de la personne.
« On peut s’interroger face à un jeune qui cesse de voir ses amis, qui peut même devenir hostile envers eux ou qui, du jour au lendemain, cesse d’écouter de la musique ou enlève les photos accrochées dans sa chambre », indique l’écoutant.
La vigilance peut monter d’un cran si la personne se met à utiliser une rhétorique propagandiste, victimaire ou complotiste ou à contester les valeurs de la République. « Le stade suivant, ce sont des propos d’apologie du terrorisme ou appelant à la violence comme une réponse légitime », indique le responsable du CNAPR. Tout l’enjeu est alors de distinguer une radicalisation bien réelle de l’expression d’un simple discours provocateur et nourri par le mal-être de l’adolescence. « C’est une période où on peut présenter une certaine vulnérabilité dans sa structuration identitaire sur laquelle s’appuient des individus très prosélytes sur les réseaux sociaux », poursuit ce policier en précisant que les familles, si besoin, peuvent être orientées vers des structures locales d’accompagnement (lire les repères).
De manière régulière, le numéro Vert reçoit aussi des appels d’enseignants. « Ils nous font part de leur préoccupation devant des élèves qui remettent en cause le contenu de leurs cours. Nous avons aussi des appels d’employeurs mal à l’aise face à des salariés qui contestent la laïcité ou veulent prier sur leur lieu de travail. Souvent, on constate que ces interrogations se posent quand la question du fait religieux n’a pas été anticipée dans le règlement intérieur de l’entreprise », indique le chef adjoint de l’Uclat.
Les personnes, ainsi signalées, ne sont ni convoquées au commissariat, ni automatiquement fichées.
« On regarde si la personne est déjà connue des services, si elle a des antécédents. Le but est vraiment de repérer une menace potentielle », indique le responsable du CNAPR. Si l’appel révèle une situation préoccupante, le dossier est transmis à un service de renseignements : la DGSI, la Direction nationale du renseignement territorial ou la direction du renseignement à la préfecture de police de Paris. C’est ainsi que certains individus, repérés grâce au numéro Vert, sont désormais fichés et surveillés par la DGSI.
« Le but est vraiment de repérer une menace potentielle. »
Depuis deux mois, le nombre d’appels a été multiplié par deux. Une conséquence de l’attaque du Hamas en Israël le 7 octobre puis des attentats d’Arras et de Paris.
« À chaque fois que le terrorisme revient dans l’actualité, les appels augmentent, sans doute parce que le risque apparaît alors plus concret et immédiat. Les gens redeviennent plus attentifs. On a ainsi reçu des appels pour signaler des individus suspects près d’une école juive », indique le responsable du CNAPR.
« Ces dernières semaines, on a aussi reçu de nombreux signalements de propos ou d’actes visant la communauté juive. On sent qu’un verrou a sauté et que ces manifestations d’antisémitisme sont de plus en plus décomplexées », indique le numéro deux de l’Uclat, conscient que, en cette période très sensible, ce numéro d’écoute pourrait se transformer en une vaste machine de dénonciation tous azimuts. « Mais on est frappés par le caractère très qualitatif des appels. Le nombre de coups de fil farfelus ou de dénonciations calomnieuses reste extrêmement minoritaire. »
Pierre Bienvault
Repères
Des appels gratuits et confidentiels. Un numéro Vert accessible cinq jours sur sept : il est possible de joindre le 0 800 005 696 (numéro gratuit), du lundi au vendredi de 9 à 18 heures. À tout moment, on peut aussi signaler une suspicion de radicalisation par mail via le site de la DGSI qui reprendra contact avec l’auteur du mail. Un signalement confidentiel : l’identité de la personne qui appelle ne sera jamais dévoilée. Son nom n’apparaîtra dans aucune procédure administrative ou judiciaire. Un accompagnement pour les familles : si cela s’avère nécessaire, un appelant(e) peut être orienté(e) vers une cellule de suivi pour la prévention de la radicalisation et l’accompagnement des familles (CPRAF). Cette structure propose un accompagnement social adapté pour les personnes radicalisées ou en voie de le devenir ainsi que pour les proches.